18 octobre 2021

Fransa'da Yaşam

La Vie en France (aylık fransızca ve türkçe gazete)

« L’objectif premier des polémiques sur « l’Islamo-gauchisme » est de discréditer les recherches en science sociales qui dérangent »

Nous avons interviewé Deniz Uztopal, enseignant en histoire à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) sur les récentes polémiques menées sur l’Islamo-gauchisme.

FY : Dans un premier temps, pourrais-tu nous dire ce que représente le terme “islamo-gauchisme” qui s’apparente plutôt à un “slogan” politique ? Quelle est l’idée qui en ressort derrière ce terme ? Concrètement, que (ou qui) veut-on pointer du doigt derrière cette mise en cause ?

Il s’agit d’un débat qui traverse la société française depuis plusieurs années. Ce n’est ni Frédérique Vidal ni Jean-Michel Blanquer, respectivement ministres de l’enseignement supérieur et de l’éducation nationale qui ont lancé un tel débat. Bien sûr ces deux ministres ont lancé sciemment un débat très délétère pour la liberté académique et la recherche scientifique, et au vu des objectifs politiques et idéologiques des hérauts de ce terme ce débat continuera malheureusement dans la société française encore plusieurs années.

Les personnes visées derrière cet anathème politique, car il ne s’agit en aucun cas d’un terme scientifique, ce sont notamment les personnes qui s’intéressent au sort des personnes issues des minorités, de l’immigration et particulièrement aux personnes originaires de pays musulmans. Les personnes visées sont avant tout les intellectuels, avec une certaine sensibilité de gauche, et qui dans leur travail de recherches scientifiques, d’enseignants universitaire s’intéressent aux questions du genre, au colonialisme et au post-colonialisme afin de voir les résidus et la matrice de la période coloniale dans nos sociétés actuelles. C’est ainsi par exemple qu’au-delà de s’intéresser aux sorts politiques, économiques, sociales et culturels des Noirs, ils s’intéressent aux différentes articulations entre le fait d’être noir, femme et ouvrière. On y retrouve également des études sur l’héritage culturel laissé par la colonisation, au sort des personnes venant des colonies, leurs ressentis vis-à-vis de la société colonialiste, la matrice existante de l’idéologie colonialiste dans la société d’aujourd’hui, l’appropriation des signes de la République française et leurs contestations vis-à-vis de celle-ci etc… Selon les tenants de ce discours « islamo-gauchistes » ces études ne seraient pas « scientifiques » mais bien « politiques » menés avec des visées militantes.

Le gouvernement est en train de mener une lutte idéologique contre ces personnes dans la mesure où la place de l’islam dans la société française est sans cesse débattue, de façon récurrente, depuis au moins une dizaine voire plus d’années. L’idée derrière ce terme est que l’islam pose problème en France et les personnes qui s’approprient l’islam comme un élément d’identité, à savoir de plus en plus de jeunes nés en France mais issus d’une famille maghrébine ou de façon plus générale d’un pays à majorité musulmans doivent être contrôlés, surveillés et réprimés si besoin à travers des mesures sécuritaires et, en passant, stigmatiser ces personnes issues de ces pays.

FY : Selon les explications de ceux qui emploient ce terme, il s’agirait de lutter contre ce qui s’apparente au “militantisme” à l’université, mais pourquoi fait-on ce lien entre l’islamisme et le “gauchisme” ?

L’objectif initial premier était de discréditer et donc de stigmatiser ces recherches. C’est une attaque frontale contre la liberté de recherche, c’est pourquoi la réaction des enseignants a été assez vive et plus de 600 enseignants et chercheurs ont demandé la démission de la ministre qui est censée protéger cette liberté fondamentale. Très rapidement, Frédérique Vidal, dans une interview parue dans le JDD, est revue sur ce sujet en disant qu’elle ne remet pas en cause la liberté de recherche en France mais qu’elle voudrait avoir une idée “sociologiquement” précise sur la part de la recherche scientifique et de son instrumentalisation militante, y compris par le chercheur lui-même. Mais en confirmant son souhait de demander au CNRS de mener une telle recherche soi-disant « sociologique » elle met cette institution scientifique au cœur d’un autre débat, à savoir que cette dernière ne peut pas être une « police de la pensée » au-dessus des universités. D’ailleurs le CNRS a réagi dans ce sens en critiquant ouvertement la demande de la ministre, mais ce qui est encore plus intéressant c’est que la Conférence des Présidents des Universités a réagi très vivement dans une déclaration du 16 février.

Dans la mesure où en France on mène un débat sur la place de l’islam dans la République et que l’islam pose politiquement problème, et à juste raison lorsqu’il s’agit d’islamisme politique, en menant un tel débat souvent accusateur, voire discriminant contre les musulmans, le parallèle entre l’islamisme et les musulmans se fait assez rapidement. Lorsque l’on regarde les débats qui sont menés sur la place de l’islam en France, les termes sont extrêmement confus puisque parfois on parle de l’islamisme politique, désigné comme un ennemi, mais très souvent on parle aussi de musulmans derrière ce qu’un certain nombre d’hommes politiques appellent “islamistes”. Il est clair que tous les musulmans ne sont pas islamistes, mais les islamistes se disent tous être musulmans, c’est pourquoi ces débats réactionnaires sur l’islamo-gauchisme trouvent malheureusement un certain écho dans la société française. C’est bien ce qui est recherché par ce gouvernement, d’autant plus qu’il estime que les élections présidentielles de l’année prochaine va se dérouler sur ces thématiques. Vous verrez dans quelques mois ils vont aussi lancer un débat sur « la laïcité ».

Mais en jouant sur cet amalgame entre l’islamiste et le musulman, on crée une discrimination contre l’ensemble des personnes issues « des pays musulmans ». Au-delà des intégristes, de ceux qui prônent un islam politique et de surcroît radical, ce sont les musulmans en général qui sont très souvent stigmatisés.

Par ailleurs, quand on regarde leurs catégories socio-professionnelles, leur situation sociale de ces populations, on s’aperçoit que dans l’écrasante majorité des cas elles appartiennent à des couches populaires, à des familles ouvrières. C’est un public auquel s’adressent naturellement les partis politiques qui se revendiquent de la gauche et dans la mesure où il y a un amalgame entre “islamistes” et musulmans et que les partis politiques de sensibilités de gauche s’intéressent aux sorts socio-économiques, voire politiques de ces catégories issus des classes populaires, évidemment pour les tenants de ce discours l’ennemi est tout désigné : “l’islamo-gauchisme”, à savoir les partis politiques de sensibilités de gauche qui défendent ces classes populaires et qui luttent contre les discriminations qu’elles vivent au quotidien. Il s’agit ici d’un débat politico-idéologique mais il rappelle le terme « judéo-bolchévisme » que l’extrême droite avait popularisé avant que les régimes fascistes et nazis en fassent des politiques d’État. Bien sûr historiquement il y a des différences historiques avec ces deux termes et le contexte n’est pas du tout pareil, mais les visées idéologico-politiques sont identiques, à savoir mobiliser un électorat en désignant un ennemi.

FY : En quoi cette provocation représente-t-elle une atteinte à la liberté académique et la recherche ? En quoi cela représente une stigmatisation de certaines disciplines universitaires, particulièrement les sciences sociales ?

Nous avons encore en France une liberté académique, une liberté de recherche et dans la mesure où si vous menez un travail de recherche scientifique vous avez toujours la possibilité de publier vos recherches, vous pouvez même soutenir une thèse de doctorat et vos recherches scientifiques sont jugés par vos pairs, c’est-à-dire par d’autres chercheurs de la communauté scientifique et des milieux académiques qui ont prouvé leur capacité à mener eux-mêmes des recherches scientifiques, à juger et apporter un regard critique à celles des autres. Ce qui fait qu’aujourd’hui beaucoup de scientifiques et chercheurs se posent de nouvelles questions, ce qui est tout à fait normal dans la mesure où la vie, l’évolution de la société, l’évolution de notre monde imposent de nouveaux questionnements et nécessitent d’apporter de nouvelles réponses. Ces débats réactionnaires ont pour objectifs de contrôler ces recherches et les orienter dans un sens bien déterminé. Un exemple très récent pourrait rendre nos propos plus clairs : Il y a quelques jours l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) attaché à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) avait publié le 22 février une fiche de poste de maître de conférences dans le cadre de sa campagne d’emploi 2021. Dans cette fiche l’Université cherchait un maître ou une maitresse de conférences qui consacrerait ses recherches à la construction et à la prévention des inégalités dans le domaine de l’éducation, « en prenant en compte les discriminations ethnoraciales, les questions de genre et de sexualité, ou les inégalités sociales ». Il ou elle devaitarticuler « au moins deux de ces rapports sociaux » et s’attacher « à saisir les enjeux d’une approche intersectionnelle en éducation ». C’est-à-dire les domaines de recherches justement visés dans les propos des hérauts de « l’islamo-gauchisme ». Or cette fiche a été modifiée quatre jours plus tard sans que ses propres rédacteurs en soient informés pour supprimer ces passages qui poseraient selon eux « problèmes ». Face aux critiques finalement le 2 mars c’est encore la version initiale qui a été republier, mais incontestablement cet épisode montre à quel point on veut limiter ces recherches dans les sciences-sociales.

Depuis plusieurs années de nombreux chercheurs s’intéressent à la place des femmes dans la société, aux nombreuses inégalités qu’elles subissent, il y a également de nombreuses recherches sur la place des minorités, la place des personnes issues de l’immigration, la place de l’islam dans la société etc. Ce sont des sujets sérieux qui sont travaillés dans le cadre des recherches académiques, mais si le chercheur qui mène ces recherches sait d’avance que son sujet ne peut lui permettre d’obtenir un poste à l’Université, vous pouvez comprendre facilement qu’il ou elle va renoncer pour se concentrer sur des sujets moins dérangeants pour le pouvoir en place. Il s’agit d’une menace très grave pour la recherche scientifique. 

Par ailleurs une partie de ces recherches peuvent être menées par des personnes qui sont sensibles personnellement à leurs sujets, ce qui est complètement normal. Par exemple, ce n’est pas par hasard que ce sont en premier lieu les femmes, mais heureusement pas exclusivement, qui mènent des recherches sur les inégalités qu’elles subissent dans notre société. Ce n’est pas non plus par hasard que des personnes issues de l’immigration s’intéressent au sort et à la place de l’immigration dans la société française. Naturellement, ces personnes ont un regard “interne” au sujet, elles ont des sensibilités de par leurs familles, leurs origines etc. et souvent ces chercheurs ne cachent pas leurs volontés de contribuer à faire avancer la lutte pour l’égalité. Dans l’histoire nous avons de nombreux exemples qui montrent effectivement que le travail de ces « intellectuels » a contribué à faire avancer des causes politiques et sociales justes.

FY : Alors que les conditions des étudiants se dégradent de plus en plus, que la crise sanitaire a davantage marqué les inégalités chez les jeunes et étudiants (les files d’attente devant des banques alimentaires, les témoignages de détresse psychologique, les cours en distanciel etc.) quel est l’intérêt stratégique du gouvernement derrière ce genre de propagande ?

Ce débat idéologico-politique est lancé au moment où une énième loi sécuritaire concernant l’islam est mené dans la société française et votée au parlement. Le gouvernement à travers ses ministres, notamment 3 de ses ministres (Darmanin, Blanquer et Vidal) souhaite mener un débat idéologique, voire une lutte idéologique afin de pouvoir justement renforcer cette bataille politique, dans la continuité des gouvernements successifs. Ce sont deux aspects de la même lutte. Les chercheurs qui sont visés sont ceux qui peuvent justement déconstruire complétement et en détail les politiques menées par le gouvernement. Certains peuvent être d’accords aussi avec lui, mais justement la science ne peut avancer que s’il y a une liberté de débats.

Les différents gouvernements ont fait voter depuis plusieurs années plusieurs lois sécuritaires, mais l’aspect idéologique de la question n’avait pas pu avancer aussi rapidement que l’aspect politique. Dans la perspective des élections présidentielles et surtout dans un contexte de crise sanitaire qui a mis à nu les conséquences ravageuses des politiques libérales, ils veulent provoquer des débats idéologiques pour leur permettre d’une part de renforcer les soubassements de la même politique réactionnaire et d’autre part de contrôler la bataille avec l’opposition et surtout la mener dans un terrain qui leur soit le plus favorable. En résumé, ils veulent choisir le terrain sur lequel ils vont affronter leurs opposants.

Il ne faut pas être naïfs, l’urgence pour le gouvernement n’est pas d’apporter une aide concrète pour les étudiants, sinon il aurait appliqué un minimum de solutions économiques et pratiques que proposent déjà depuis plusieurs années un certain nombre d’organisations de jeunesse. D’ailleurs, le gouvernement a sans cesse rejeté ces propositions et on peut même aller plus loin, car lorsque l’on regarde ce que le gouvernement a fait pour les jeunes depuis plusieurs années, les APL pour les jeunes ont été raboté, la liberté de manifestation dans les universités a été menacée, les organisations syndicales de jeunesse ont été affaiblies, la situation des enseignants-chercheurs dans les universités s’est dégradé et leur statut est aujourd’hui menacé par une loi justement votée sous Frédérique Vidal. Contrairement à ce qu’ils disent, la priorité pour ce gouvernement n’est pas d’aider les jeunes et les étudiants.

Interview réalisée par le Journal La Vie en France (Fransa’da Yasam)

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